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Les noces clandestines

Auteur : Claire-Lise Marguier

Date de parution : 2013

4e de couverture : "La séquestration n’avait pas été préméditée. Tout au moins au début. Pour dire vrai, tout ce qui m’a conduit est un enchaînement de hasards; quand vous auriez cru à ma volonté de nuire ou à une part de perversité, vous vous seriez fourvoyés.
Je n’ai aucunement l’intention de vous détromper. Mais je peux vous raconter."

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Premier roman adulte (et deuxième roman tout court) de l’auteur, Les noces clandestines fait partie de ces livres qui semblent vous dire : "Ben ouais, je suis un concentré de belle écriture et de style admirable. Faut t’y faire. Maintenant profite."

La thématique abordée dans le livre n’est pas des plus faciles. En bref, un homme, professeur d’histoire, enlève un jeune sans-abri et le garde séquestré dans une petite pièce chez lui. Voilà pour l’histoire basique. Mais qui va beaucoup plus loin.

Ce qui est assez troublant, c’est qu’avec un style brillant, l’auteur brouille les frontières du bien ou du mal et concentre l’attention sur le rapport entre les deux personnages. Rapidement, il est impossible de dire qui a l’ascendant sur qui et qui manipule qui. Tout est dans l’ambivalence entre les deux hommes, dans la sensualité aussi, tellement bien décrite qu’on n’arrive pas à s’arrêter de lire, prisonnier de cette petite pièce rouge avec les deux personnages.

C’est l’ambiguïté qui domine le récit, la question de savoir si l’un va se faire attraper et si l’autre va réussir à s’enfuir est mineure. C’est le ravisseur qui raconte et  le lecteur qui ressent. Pour en arriver là, faut quand même avoir une sacrée plume. Comme l’écrit l’auteur :

Quant à moi, je me tenais à distance raisonnable des livres, ainsi que je l’avais toujours fait, conscient du danger qu’ils représentent, ne lisant que le strict minimum et ne commettant jamais l’erreur de croire au caractère inoffensif du insignifiant d’entre eux. En lire la première ligne vous asservit jusqu’à la dernière, et même longtemps après. Entre leurs pages, vous n’êtes plus maître de vous-même ; vous vous abandonnez sans conditions à l’esprit d’une plume plus forte que vous, susceptible de vous emmener dans des travers sombres et glauques, de vous faire admettre des idées fausses sans que vous ne cilliez.

C’est exactement ça. A ceci près qu’à aucun moment, le roman ne sombre dans le scabreux ou le glauque. Autant de finesse psychologique, délivrée par le biais du ravisseur, ça laisse admiratif. Lorsqu’on a affaire à un huis-clos, il vaut mieux avoir un cador aux manettes. C’est le cas ici. C’est difficile à décrire, mais avec un style aussi simple et maîtrisé, on a l’impression que Claire-Lise Marguier pourrait s’attaquer à n’importe quel sujet.

Je ne résiste pas à ajouter une dernière citation :

J’aurais pu le priver de nourriture, l’attacher à la tuyauterie du lavabo, le torturer à le faire hurler. Cette conscience de mon pouvoir me donnait l’illusion de la charité. J’aurais pu, mais je ne le faisais pas. Cela faisait de moi le meilleur homme de la planète, et lui en sortait toujours vainqueur.


Le Meunier hurlant

Titre original : Ulvova mylläri

Auteur : Arto Paasilinna
Traductrice : Anne Colin Du Terrail

Date de parution : 1994

Résumé : Un petit village du nord de la Finlande, peu après la guerre, voit arriver un inconnu qui rachète et remet en marche le vieux moulin. D’abord bien accueilli, le nouveau meunier Gunnar Huttunen a malheureusement un défaut : à la moindre contrariété, il se réfugie dans les bois pour hurler à la lune, empêchant les villageois de dormir. Ces derniers n’ont dès lors qu’une idée, l’envoyer à l’asile.
Mais Huttunen, soutenu par la conseillère rurale Sanelma Käyrämö, est bien décidé à se battre pour défendre sa liberté.

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Le Meunier hurlant est le 3e livre d’Arto Paasilinna que je lis, et le moins captivant.
Arto Paasilinna n’a déjà pas un style qui permette à lui seul d’emporter l’adhésion, le thème abordé a donc une place particulièrement importante (le suicide dans "Petits suicides entre amis" ou la fin du monde dans "Cantique de l’apocalypse joyeuse" ). Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, le style est agréable, sans chichis et recèle tout de même quelques pépites :

Huttunen se sentait comme un prisonnier sans crime, condamné sans jugement. Il n’avait rien – pas de droits, pas d’obligations, pas de choix. Il n’avait que ses propres pensées, sa soif sauvage de liberté qu’il n’avait aucun moyen d’apaiser.

Les personnages sont à l’image du style, très simples. Chacun a un trait de caractère : le paysan borné, le bon gars, la femme amoureuse, le médecin incompétent,… Cette simplicité est même plutôt agréable. L’avantage de tout ça, c’est que le livre se lit très vite et avec plaisir.

De quoi parle Le Meunier hurlant ? Si on va plus loin qu’un meunier qui hurle bien sûr. Et bien d’un meunier qui… euh… aime hurler certes, mais aime aussi imiter les animaux (en y mettant beaucoup de coeur), s’emporte facilement, est imprévisible,… Bref, le meunier hurlant est différent. Evidemment, dans son trou paumé les villageois le voient d’un mauvais oeil et finissent par lancer la chasse aux sorcières. Le monsieur, même si chacun le reconnaît comme compétent, n’entre pas dans la norme donc collez-moi ça à l’asile. Sympa.

Différents lieux sont mis à contribution : le village, l’asile, la forêt environnant le village. Les situations varient donc pas mal (passer d’American Horror Story : Asylum à Robinson Crusoé, ça vous dynamise un récit en moins de deux). On croisera toute une galerie de personnages, jamais très développés, qui se divisent toujours en deux camps : les amis/sympathisants du meunier et les empaffés étroits du citron incompétents, malveillants et sournois.

Le tout est plutôt agréable à la lecture mais, malgré un récit bien structuré, souffre de quelques longueurs.


La vie très privée de Mr Sim

La vie très privée de Mr Sim couverture

Titre original : The Terrible Privacy of Maxwell Sim

Auteur : Jonathan Coe
Traducteur : Josée Kamoun

Date de parution : 2011

4e de couverture (très succinct ; les résumés trouvés en disent tellement trop. C’est dingue ce besoin de tout dévoiler de l’intrigue. Si les gens veulent tout raconter, autant aller voir un psy) : Maxwell Sim est un loser de quarante-huit ans. Voué à l’échec dès sa naissance (qui ne fut pas désirée), poursuivi par l’échec à l’âge adulte (sa femme le quitte, sa fille rit doucement de lui), il s’accepte tel qu’il est et trouve même certaine satisfaction à son état. Mais voilà qu’une proposition inattendue [...] Et toujours Max pense à [...]
Plus d’une génération va se reconnaître dans ce roman qui nous enchante avec un humour tout britannique, bien préférable au désespoir.

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Ah, renouer avec la littérature anglaise… Toujours un grand plaisir et l’impression de renouer avec un ami à l’humour fin, cynique parfois désabusé et s’exprimant toujours avec talent. Et qui aurait à ses côtés un autre ami, français, qui traduirait ses paroles et… bref, arrêtons là la métaphore.

A lire Jonathan Coe, il me semblait avoir sous les yeux une sorte de "David Lodge nouveau". Même personnage dépressif, à la vie morne et pleine d’échecs, portant un regard triste et lucide sur le monde qui l’entoure,… Même style plein de mélancolie et d’espièglerie. Avec en plus un ancrage fort dans le XXIe siècle : Facebook et autres marques, et bien entendu LE fameaux GPS. Personnage essentiel du récit.

Il serait assez inutile de raconter l’histoire avec trop de détails. Disons que Maxwell Sim (comme la carte) fait beaucoup de rencontres et de voyages. Personnages passés ou juste rencontrés, femmes, hommes, proches ou non. On trouve de tout. Tout pour nourrir des réflexions sur lui, sa vie mais aussi la société qui l’entoure.

L’histoire suit sa logique, son cheminement, et ce n’est qu’arrivé à la fin et au très astucieux résumé de l’auteur que j’en suis venu à mesurer la richesse du récit que je venais de traverser.

Avec son style simple et percutant (drôle également, combien de fois ai-je souri ou ri ?) Jonathan Coe déroule son histoire sans en avoir l’air, l’émaillant de récits "externes" à son personnage, et écrit, écrit, écrit… Ça coule tout seul et dans le même temps fait montre d’une belle écriture.

On pourrait penser qu’on a vu suffisamment de personnages dépressifs, faisant le point sur leur vie, leur mariage raté, leur relation compliquée avec leur paternel, leur rapport compliqué aux femmes, leur misanthropie latente n’ayant d’égal que leur désir profond de s’intégrer à leur prochain,… mais on arrive toujours à être surpris par des auteurs comme Jonathan Coe qui arrivent à force de stratagèmes d’ingéniosité à capter notre attention (je n’écouterai plus jamais un GPS de la même manière. Tout comme je posais un œil nouveau sur les fourmis après Bernard Werber). Du style donc, mais aussi, et surtout, beaucoup de justesse. Le bon écrivain doit-il donc toujours être fin psychologue ?

Cerise sur le gâteau (là me vient l’image d’un Homer Simpson, yeux dans le vide et bave aux lèvres sur le mot "gâteeeaaauuu". Il faut que j’arrête de regarder Les Simpson) : la fin est un pur bijou et permet de refermer son livre/éteindre sa liseuse un grand sourire aux lèvres.

Un esprit acéré dans une plume de velours. Merci et chapeau Mr Coe.

Avenue des Géants

Auteur : Marc Dugain

4e de couverture : Al Kenner serait un adolescent ordinaire s’il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n’était pas supérieur à celui d’Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d’une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l’habite.
Inspiré d’un personnage réel, Avenue des Géants, récit du cheminement intérieur d’un tueur hors du commun, est aussi un hymne à la route, aux grands espaces, aux mouvements hippies, dans cette société américaine des années 60 en plein bouleversement, où le pacifisme s’illusionne dans les décombres de la guerre du Vietnam.

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Avenue des Géants appartient à cette catégorie de livres captivants, qui peuvent, grâce à un style sobre et efficace, entraîner le lecteur où ils veulent. Jusqu’à créer un lien avec un personnage dépourvu d’empathie. Et qui "grâce" à cela, porte un regard des plus perçants et particuliers sur une période emblématique des États-Unis.

On suit Al Kenner à deux époques de sa vie. D’abord, à partir du jour où tout a commencé, soit la mort de JFK. Ensuite lorsque bien des années plus tard, le bon Al est en prison, dans un quotidien rythmé par les visites d’une femme. Une partie à la troisième personne, une autre à la première, "rédigée" par Al. Le rythme insufflé par cette structure du récit combine à la traditionnelle alternance des points de vue garde toute sa force. D’autant qu’en soi le récit est plutôt lent, et ce jusqu’à une poussée d’adrénaline sur la fin. Une fin en apothéose pour un livre qui a su distiller tout du long le quotidien et les pensées d’un homme plutôt singulier.

Même si le personnage principal est doté d’une personnalité complexe, d’une intelligence supérieure à Einstein et d’un foie qui prend très cher, Marc Dugain nous immerge aussi dans la culture hippie de ces années-là, livrant les points de vue de chacun. Dont celui du personnage principal :

"Votre mouvement était fondé sur une grave erreur d’appréciation quant à la nature profonde de l’homme. L’homme ne naît pas bon pour être ensuite corrompu par la société. C’est un reptile poursuivi par une civilisation à laquelle il essaye en permanence d’échapper. Et vos putains de mièvreries ont conduit au même résultat que les idéologies que vous avez combattues." p 178

Avenue des Géants est, sans conteste, un roman d’une grande richesse. Et, même quand le personnage est inspiré d’un tueur en série (ne faites aucune recherche sur lui si vous voulez lire le livre), fait le choix de fouiller la psychologie du psychopathe plutôt que de s’intéresser aux meurtres même. Aucun gore ou sensationnel, juste une réalité, romancée certes, mais aussi crue et qui sonne authentique. C’est lorsqu’on essaie de comprendre les actes, les pensées d’Al Kenner, d’éprouver quelque chose pour lui, qu’on se rend compte du talent de l’écrivain.

A titre d’anecdote, j’ai, tout au long du livre, eu l’impression d’avoir affaire à un auteur américain, tant l’atmosphère du pays, la manière d’écrire et les personnages rencontrés m’ont fait penser aux éléments caractéristiques de cette littérature.

Deux petites citations sur la littérature de la part d’Al Kenner, assez révélatrices de l’esprit du bonhomme :

"Les bons critiques comprennent que la promenade de l’auteur autour du sujet est plus essentielle que l’essence du sujet. Il est là, l’authentique voyage de la littérature. Si on devait se taper des milliers de pages juste pour ce qui doit être dit, dites-moi quel serait l’intérêt ?" p 16-17

"Pourquoi les gens écrivent-ils ? Souvent parce qu’une sourde vanité les rend fiers de leurs malheurs et qu’ils veulent les partager avec le reste de l’humanité parce que, au fond, ils sont trop lourds pour eux. [...] Avoir des lecteurs leur donne le sentiment d’être moins seuls dans l’inconvénient d’une promiscuité assommante avec des gens bien intentionnés. Souvent aussi, ils écrivent pour laisser une trace de leur pauvre petite vie" p 89


La petite pièce hexagonale

La petite pièce hexagonale - couvertureAuteur : Yoko Ogawa
Traductrice : Rose-Marie Makino-Fayolle

Résumé : Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…

Étrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

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Voilà longtemps que je n’avais pas lu, et encore plus longtemps pour Yoko Ogawa. Et je ne pouvais trouver meilleur livre pour reprendre. Même en prenant mon temps, il aura été trop vite terminé.

Court (je serais incapable de dire le nombre de pages, la petite pièce hexagonale fait partie d’une lecture sur liseuse), avec toujours ce style inimitable, voilà encore un livre qui se lit tout seul, sans efforts.

Le plus fort, c’est qu’en soi la petite pièce hexagonale n’a pas vraiment d’histoire (au sens d’une héroïne, des péripéties, une fin,….) Juste une tranche de vie, rythmée par différents personnages croisant la narratrice. Son rapport à son ex petit-ami qu’elle déteste tant sans raison apparente, cette femme qu’elle croise à la piscine et dont elle n’arrive pas à se détourner, là aussi sans raison apparente, et qui la mène à cette petit pièce hexagonale.

Pièce où les gens entrent pour… parler. "Gardée" par deux personnes qui la transportent de ville en ville, mais sans jamais s’immiscer dans la vie des visiteurs. Les gens entrent dans la pièce, y parlent et en sortent. La pièce est simple mais l’exutoire qu’elle représente est puissant.

L’histoire est tout aussi simple, sans rebondissements ni suspense. Mais elle captive. Il faut quand même avoir un sacré style pour que ça fonctionne. Si ce livre-ci me paraît légèrement mineur par rapport à d’autres œuvres de Yoko Ogawa, elle n’en demeure pas moins révélatrice d’un style envoutant, apaisant et extrêmement plaisant à lire.

Et puis finalement, une histoire comme celle-ci ne s’explique pas, elle se ressent.


L’amour est déclaré

Auteur : Nicolas Rey

4e de couverture :"Camarades lecteurs, amies lectrices,

J’avais mis des digues un peu partout. J’avais verrouillé chaque parcelle d’inattendu. Mes jours et mes nuits avaient pris la forme d’un immense principe de précaution. Et puis Maud a débarqué"
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Ça faisait un bail que je n’avais pas lu de roman. Une opération spéciale de Babelio (que je remercie quand même) m’aura fait lire L’amour est déclaré.

Que dire… A part peut-être que L’amour est déclaré est un des livres les plus mauvais que j’ai pu lire. A ce niveau-là c’est presque de l’art.

Nicolas Rey écrit sur Nicolas Rey, semble aimer que les personnages annoncent "J’adore votre livre", et dans un éclair de lucidité mêlée de fausse humilité fait dire à son éditrice à propos de son livre :

"Chiant.
- A ce point ?
- Pire. A gerber."

Le "fond" déjà ; l’univers parisien des intellos-bobos qui pensent qu’être maniaco-dépressif, toxico et alcolo les rend plus profond.
Les chapitres sous forme de conseil à son fils ne font que confirmer le fait que quelque soit le sujet, Nicolas Rey adore aligner les banalités et autres clichés tout en donnant l’impression de se regarder écrire.

Personnage principal : Nicolas Rey. Toile de fond : La vie de Nicolas Rey. Le problème c’est que l’ensemble est sans intérêt.

Pour le style, on oscille entre l’inexistant et le mauvais. Le pire étant ces innombrables phrases mêlant métaphore douteuses et pseudo provoc’ à deux balles.

Fort heureusement, L’amour est déclaré ne prend qu’une petite heure à lire (et sans sauter de passages… Un exploit)


La joueuse de go

Auteur : Shan Sa

4e de couverture : Depuis 1931, le dernier empereur de Chine règne sans pouvoir sur la Mandchourie occupée par l’armée japonaise. Alors que l’aristocratie tente d’oublier dans de vaines distractions la guerre et ses cruautés, une lycéenne de seize ans joue au go. Place des Mille Vents, ses mains infaillibles manipulent les pions. Mélancolique mais fiévreuse, elle rêve d’un autre destin. "Le bonheur est un combat d’encerclement." Sur le damier, elle bat tous ses prétendants.
Mais la joueuse ignore encore son adversaire de demain : un officier japonais dur comme le métal, à peine plus âgé qu’elle, dévoué à l’utopie impérialiste. Ils s’affrontent, ils s’aiment, sans un geste, jusqu’au bout, tandis que la Chine vacille sous les coups de l’envahisseur qui tue, pille, torture.

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La joueuse de Go de Shan Sa est juste… exceptionnel. Mon premier contact avec la culture chinoise et une belle découverte littéraire.

Pas de moment nécessitant de se familiariser avec le livre Dès le début, l’essentiel saute aux yeux grâce à divers ingrédients.

D’abord, un style simple mais délicieusement addictif, mélangeant avec brio fluidité et poésie, composé de phrases courtes, sans fioritures qui sont d’autant plus percutantes. A tel point qu’on en vient à en relire certaines pour bien apprécier. Poignant.

La structure même du livre ensuite, des chapitres très courts (il y en a environ 90, c’est dire) qui impulsent un rythme très dynamique à la lecture (très dangereux quand on applique la stratégie du "Allez, encore un chapitre et j’arrête. Ah trop court, allez encore un…") Ces chapitres alternent le point de vue de la joueuse de go, chinoise vivant en Mandchourie et du "joueur inconnu", lui étant officier de l’armée japonaise. Les deux protagonistes se rencontrant vers le milieu du livre.

Cette alternance permet de rendre beaucoup plus vivante et complète la situation en Asie de l’est à cette époque. Le point de vue de l’envahisseur et de l’envahi, du japonais et du chinois, de ces deux cultures à la fois proches et différentes.
C’est toute la complexité des rapports entre personnes, traditions de la société, événements politico-militaires qui sont abordés grâce à toute une galerie de personnages liés principalement à la joueuse de go ; ses rapports amoureux avec deux jeunes révolutionnaires chinois, son amitié avec une fille prisonnière des traditions archaïques de sa famille paysanne, sa sœur si malheureuse en mariage,… et l’officier japonais qui petit à petit se rapproche d’elle et de son univers.

Univers, justement, si violent et plein de conflits mais qui se retrouvent mis à l’écart lorsque la joueuse se met à jouer au go sur la place de sa ville. Jeu qu’il n’est pas du tout nécessaire de connaître avant la lecture tellement l’auteur réussit à retranscrire tout l’esprit qui habite ce jeu :

Sur un damier carré, les pions se disputent les 361 intersections constituées par 19 lignes horizontales et 19 lignes verticales. Les deux joueurs se partagent ainsi cette terre vierge et comparent à la fin l’étendue des territoires occupés. Je préfère le go aux échecs pour sa liberté. Dans une partie d’échecs, les deux royaumes, avec leurs guerriers cuirassés, s’affrontent face à face. Les cavaliers de go, virevoltants et agiles, se piègent en spirale : l’audace et l’imagination sont ici les vertus qui conduisent à la victoire.

Le go se moque du calcul, fait affront à l’imagination. Imprévisible comme l’alchimie des nuages, chaque nouvelle formation est une trahison. Jamais de repos, toujours sur le qui-vive, toujours plus vite, vers ce qu’on a de plus habile, de plus libre, mais aussi de plus froid, précis, assassin. Le go est un jeu de mensonge. On encercle l’ennemi de chimères pour cette seule vérité qu’est la mort.

Bref, le style est magnifique et subtil, l’histoire riche, la culture et l’histoire passionnants. La fin magnifique également, ce qui ne gâte rien.


Le cas Sneijder

Auteur : Jean-Paul Dubois

4e de couverture:  "Je devrais être mort depuis le mardi 4 janvier 2011. Et pourtant je suis là, chez moi, dans cette maison qui m’est de plus en plus étrangère, assis, seul devant la fenêtre, repensant à une infinité de détails, réfléchissant à toutes ces petites choses méticuleusement assemblées par le hasard et qui, ce jour-là, ont concouru à ma survie."
Victime d’un terrible – et rarissime – accident d’ascenseur dans une tour de Montréal, Paul Sneijder découvre, en sortant du coma, qu’il en est l’unique rescapé. C’est le début d’une étrange retraite spirituelle qui va le conduire à remettre toute son existence en question. Sa femme, ses fils jumeaux, son travail, tout lui devient peu à peu indifférent. Jusqu’au jour où, à la recherche d’un emploi, il tombe sur la petite annonce qui va peut-être lui sauver la vie.

Ce roman plein de mélancolie est aussi une comédie étincelante. L’auteur d’Une vie française y affirme à nouveau avec éclat son goût pour l’humour noir.

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Le cas Sneijder nous envoie dans l’univers désormais bien connu des hommes d’une cinquantaine/soixantaine d’années, malheureux en ménage, pas très proches de leur progéniture et qui jettent un regard désabusé et cynique sur leur vie.

Mais c’est bien le point de départ du livre qui donne le ton. Un personnage rescapé d’un accident d’ascenseur ce n’est pas banal. Que ce même personnage se serve de cet accident et de l’image de l’ascenseur comme points d’ancrage à des réflexions sur sa propre vie et la vie en général c’est très bon.

Autour de toutes ces pensées, Jean-Paul Dubois fait lentement mais sûrement évoluer l’histoire croisant des personnages atypiques, une famille délicieusement haïssable,… Personnages qui, tour à tour, nourrissent les pensées du narrateur qui reste pourtant englué dans cette famille si odieuse.

Et cerise sur le gâteau ; le style. Efficace au possible, parvenant à être simple et captivant. On réussit à apprécier tout le talent d’écriture et dévorer les pages sans s’en apercevoir. C’est à la fois terriblement lucide, cynique, drôle, touchant.

 

Je n’oublie rien. Je suis privé de cette capacité d’effacement qui nous permet de nous alléger du poids de notre passé. En le retaillant saison après saison, en lui donnant une forme acceptable, nous nous efforçons de le cantonner dans des domaines raisonnables. C’est la seule façon de lutter contre cette fonction d’enregistrement envahissante et destructrice. Mais quelle que soit l’ampleur de nos coupes, année après année, tel un lierre têtu et dévorant, lentement, notre mémoire nous tue.

p.1


Les chaussures italiennes

Auteur : Henning Mankell

4e de couverture: Fredrik Welin vit reclus sur une île de la Baltique. A soixante-six ans, sans femme ni amis, il a pour seule activité une baignade quotidienne dans un trou de glace. L’intrusion d’Harriet, l’amour de jeunesse abandonnée quarante ans plus tôt, brise sa routine. Mourante, elle exige qu’il tienne une promesse : lui montrer un lac forestier. Fredrik ne le sait pas encore, mais sa vie vient de recommencer.

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Un homme vit reclus sur son île au milieu de la Baltique, loin de tout et de tout le monde. Son seul lien avec le monde est un facteur hypocondriaque qu’il n’apprécie pas spécialement et sa seule compagnie est faite de sa chienne, sa chatte et sa fourmilière.

Bien évidemment son passé finit par le rattraper et prend la forme d’une vieille femme et de son déambulateur. A partir de là, sa vie est bouleversée à jamais. Son ermitage est fini, et pendant environ un an, on suit le bon Fredrik faire face à son passé.

Les thèmes sont relativement classiques : La fuite face au passé son lot d’erreurs et de regrets. La maladie, la mort et la solitude sont aussi de la partie, le tout abordé à travers la présence de différentes femmes, vestiges ou conséquences de ce passé. Fredrik Welin, personnage principal de son état, se voit donc contraint de faire face à ses fantômes, fruits de ses erreurs (ou choix, c’est selon) eux-même résultats de son caractère non exempt de défauts.

Aucun pathos, aucun mélodrame ou misérabilisme heureusement, tout est franc, sincère et sobre. Le style dans la même veine permet une lecture très facile et agréable (Oui, oui le "agréable" tient bien compte de tous ces thèmes un brin pas-très-heureux). Tout l’univers nordique est bien là, continuant de me prouver combien il est bon de sortir des frontières franco-anglo-saxonnes.

Des thèmes forts, des personnages qui ne le sont pas moins, et un cadre idyllique. Les chaussures italiennes est à recommander !

A noter tout de même de petites longueurs vers la fin.

Mais reste surtout la joie d’avoir répondu à la question "Mais qu’est que des chaussures italiennes viennent faire là-dedans ?"


La Marche de Mina

Auteur : Yoko Ogawa

4e de couverture: Après le décès de son père, alors que sa mère part suivre une formation professionnelle, la petite Tomoko, douze ans, va passer un an chez son oncle et sa tante. Tout dans la belle demeure familiale est singulièrement différent de chez elle : sa cousine Mina passe ses journées dans les livres et collectionne des boîtes d’allumettes illustrées qui lui inspirent des histoires minuscules ; un hippopotame nain vit dans le jardin ; l’oncle a des cheveux châtains, il dirige une usine d’eau minérale et sa mère se prénomme Rosa.
A travers la littérature étrangère, les récits de Rosa sur son Allemagne natale et la retransmission des Jeux olympiques de Munich à la télévision, Tomoko découvre l’au-delà de son archipel, un morceau d’Europe et une autre réalité.

Hommage aux amitiés rêveuses de l’enfance, La Marche de Mina est un roman d’initiation combinant  étrangeté et tendresse, nostalgie et ironie insouciante.

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C’est toujours un tel plaisir de retrouver Yoko Ogawa…
La marche de Mina n’est que le quatrième livre de cet auteur que je lis/engloutis/déguste (Rayer la mention inutile) mais chaque ouvrage confirme qu’elle est un auteur estampillé "Valeur sûre".

Si je n’ai pas retrouvé le côté chef-d’oeuvre de Cristallisation secrète ou Le musée du silence, La marche de Mina n’a cependant pas démérité. Yoko Ogawa est fidèle à ce qui semble être un thème fétiche : Les souvenirs. Et nous entraîne cette fois aux côtés de Tomoko, la jeune narratrice, à la découverte d’une famille assez étonnante avec laquelle elle passera un an et nous quelques heures.

Chaque personnage est parfaitement défini : Mr Kobayashi, le fidèle et discret jardinier-homme de main (Aucune parenté avec Usual Suspects à priori), Madame Yoneda,la vieille gouvernante quasi soeur de Grand-Mère Rosa la germano-japonaise qui donne une touche multi-culturelle à la famille, la tante, discrète et amatrice de coquilles (dans les textes), l’oncle, personnage à la fois protecteur, mystérieux et pas aussi blanc qu’il n’y paraît, Pochiko, l’hippopotame nain, mascotte de ce beau monde, et bien sûr Mina, l’enfant tellement fragile et intelligente.

C’est le Japon des années 70 qui est ici mis en scène, la nostalgie de l’enfance avec un air de Pagnol (J’ai l’impression de dire ça pour tous les romans d’initiation,…). Le regard de Tomoko apporte une touche nouvelle par rapport à ce que j’avais connu, une candeur et une innocence, qui petit à petit, s’estompent et commencent à voir que la vie n’est peut-être pas si rose qu’elle en a l’air.

En revanche, le thème parle moins qu’à l’habitude. Le genre du roman d’initiation était peut-être un cadre trop strict pour un style si puissant ? Au fond, ce n’est pas si grave, car ouvrir un livre de Yoko Ogawa c’est aller à la rencontre de cette écriture si reconnaissable, délicate, sensible qui enveloppe dès que le regard se pose sur la première ligne. Je remercie également que la traduction soit à la hauteur.

Le personnage principal (Mina) est aussi celui qui m’a le moins touché. Les personnages gravitant autour d’elle m’ont paru nettement plus intéressants, moins approfondis mais du coup plus dans la subtilité. Comme quoi, une santé fragile et un goût prononcé pour la littérature n’attirent pas forcément la sympathie ! (Ou quoique ce soit d’approchant.) Dommage que le titre porte son nom finalement.

A titre plus personnel, je suis soulagé d’avoir eu quelques critiques envers un livre de Yoko Ogawa, la peur d’avoir perdu tout esprit critique pour ses livres a finalement disparu.
Une fois le livre fermé, une seule envie ; en ouvrir un autre (du même auteur, of course) et retrouver cette ambiance si spéciale, presque palpable.

"Sur les murs des pièces, les livres s’alignaient presque jusqu’au plafond. Ils se tenaient là, tranquilles, sans manifester leur présence par des cris, sans arborer non plus de décorations voyantes. Même si de l’extérieur ils ne ressemblaient à rien d’autre qu’à des boîtes carrées, il en émanait une beauté égale à celle générée par les sculptures ou les poteries. Alors que la signification des mots gravés page après page était profonde au point de ne pas pouvoir en réalité tenir dans cette boîte, n’en laissant rien paraître, ils attendaient patiemment d’être ouverts par quelqu’un. J’en vins à ressentir du respect pour leur persévérance."
p. 78


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