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Danse noire

Auteur : Nancy Huston

Date de parution : 2013
Éditeur : Actes Sud

4e de couverture : Sur un lit d’hôpital, Milo s’éteint lentement. A son chevet, le réalisateur new-yorkais Paul Schwarz rêve d’un ultime projet commun : un film qu’ils écriraient ensemble à partir de l’incroyable parcours de Milo.
Dans un grand mouvement musical pour chanter ses origines d’abord effacées puis peu à peu recomposées, ce film suivrait trois lignes de vie qui, traversant guerres et exils, invasions et résistances, nous plongeraient dans la tension insoluble entre le Vieux et le Nouveau Monde, le besoin de transmission et le rêve de recommencement.
Du début du XXe siècle à nos jours, de l’Irlande au Canada, de la chambre sordide d’une prostituée indienne aux rythmes lancinants de la capoeira brésilienne, d’un hôpital catholique québecois aux soirées prestigieuses de New York, cette histoire d’amour et de renoncement est habitée d’un bout à l’autre par le bruissement des langues et l’engagement des cœurs.

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Commençons par le futile : Le livre est beau. Le format d’Actes Sud est plaisant, les couleurs de la couverture engageantes.

La lecture commence. Premier bonheur avec Danse noire, je suis happé dès les premiers mots. Un style vivant, qui enveloppe et fait oublier le monde extérieur.

Un style cinématographique aussi, puisque le narrateur, réalisateur de son état, imagine le film basé sur et s’adressant à son (très bon) ami comateux, Milo. Et franchement, un style comme celui-là pour un cinéphile, c’est tout simplement l’idéal.
Ça peut paraître froid, trop descriptif (bref un scénario quoi) mais ce style scénaristique guide les images qui viennent en tête durant la lecture. Et comme je suis quelqu’un d’obéissant, lorsque Nancy Huston écrit "Gros plan sur le caniveau", je vois un caniveau un gros plan. Avec en prime la pensée, "Hmmm, bien vu le gros plan !"

Ce style oral, familier que j’ai mentionné cohabite harmonieusement, d’autant que le narrateur/réalisateur agrémente le récit de remarques, suggestions et récriminations à Milo. Excellent lien entre passé et présent, et l’occasion également de founir une distanciation constante et bien pensée.

C’est là tout l’attrait de ce style ; d’un côté on est immergé jusqu’à la racine des cheveux (pas plus haut, faut pas exagérer)-tellement-que-c’est-bien-écrit et de l’autre on est constamment rappelé à la "réalité", avec tact et humour.

Autre élément incontournable de Danse noire ; les dialogues sont en anglais. Ça peut gêner comme ça peut amplifier l’immersion. Un coup d’œil sur les traductions en note de bas de page de temps à autre, mais les dialogues restent globalement compréhensibles. Bref, ça aussi, j’adore. (oui la critique manque totalement de nuances, mais m’en fiche, j’avais pas ressenti cette joie à la lecture depuis… disons Cent ans de Herbjørg Wassmo, pour prendre un équivalent de genre). J’adore d’autant plus que ce n’est pas de l’anglais à la "Brian is in the kitchen with the umbrella", non, c’est de l’anglais parlé, réel. Et quand ce n’est pas l’anglais, c’est le québécois. C’est écrit comme c’est parlé, c’est vivant.

Honnêtement, je me suis questionné, au début sur l’utilité de cette non-traduction. Et puis avec le voyage entre Irlande et Canada, l’apprentissage du français pour Neil, bref le mélange des cultures, l’évidence apparaît. Une Danse noire bilingue qui oscille entre deux cultures, deux langues, c’est comme regarder, disons… Alabama Monroe en VO, c’est normal. Quitte à être dans l’emphase, je dirais que tous ces passages en VO ne sont pas seulement normaux, ils sont rendus nécessaires par le contexte.

Passons à l’histoire. Passé la super idée du film imaginé, du discours au malade, ce sont trois histoires qui se mélangent, trois générations, une famille, de l’Irlande au Canada, du début à la fin du XXe. Bref, du voyage géographique et culturel, du récit riche, de la grande fresque familiale comme je les aime. L’idée n’est pas nouvelle, mais lorsqu’on écrit comme Nancy Huston, who cares ?

Et pour finir sur une note totalement égocentrique, un livre (aussi bien écrit, aussi bien pensé, mais sur ce point je pense avoir été assez clair, non ?) qui parle de cinéma, d’Irlande et de Canada. Qui me dira que Nancy Huston n’a pas pensé à moi ?

Bref, merci aux Matchs de la rentrée Littéraire de Price Minister pour ce coup de coeur de la rentrée 2013. Et comme l’opération nécessite de donner une note, ce sera pour moi un 19/20 à Danse noire. (Le -1 point c’est parce qu’il m’a quand même fallu aller dans les notes de bas de page. Et que le livre est trop court).


Manuel de survie à l’usage des incapables

Auteur : Thomas Gunzig

Parution : 2013
Éditeur: Au Diable Vauvert

Résumé : Comment un jeune employé malheureux, un assistant au rayon primeur, un baleinier compatissant et quatre frères, Blanc, Brun, Gris et Noir, quatre jeunes loups aux dents longues surentraînés et prêts à tout pour se faire une place au soleil, se retrouvent-ils liés par la conjonction fortuite d’un attentat frauduleux et d’un licenciement abusif ? (Source : Babelio)

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Commençons, si vous le voulez bien, ou non, par des remerciements. Merci à Babelio pour ce spécial Masse Critique.

Manuel de survie à l’usage des incapables est passé au "fameux" test des 50 pages. On lit 50 pages, on arrête et on y revient quelques jours après pour faire le point. De quoi se rappelle-t-on ? A-t-on même envie d’y retourner,… ? (Bon le test est complètement bidon certes, mais ça fonctionne plus ou moins, surtout quand c’est involontaire). Bref, avec Manuel, nous sommes partis d’un mauvais pied ; je ne me souvenais plus de grand-chose. Il a fallu revenir en arrière. Malaise…

La faute surtout à la présentation de différents personnages qui, au premier abord, n’ont rien à voir les uns avec les autres (bon, il n’y a pas que ça, sinon je n’aurais pas accroché à Cloud Atlas…). Dieu merci, l’élément déclencheur finit par apparaître et ça devient suffisamment intéressant pour qu’arrivé à la fin d’un chapitre, je me dise "Allez, encore un p’tit ! S’te plaît, il est pas tard !". Une fois le lien fait cependant, la routine s’installe vite, tournant autour de la sacro-sainte figure du supermarché. Mais après la routine, l’action, c’est chouette, ça change. De là à tenir la route sur la longueur, il n’y a qu’un pas que je ne ferai pas.

Le (anti)-héros est un looser avec un job de merde et une femme qu’il quitterait s’il n’avait aussi peur de le faire. Oui, ça ne fait pas rêver. En général pour porter un thème pas folichon c’est bien d’avoir un style si bon qu’il ferait lire l’annuaire avec plaisir. Je ne dirais pas que c’est le cas ici. Il est plutôt agréable ceci dit, une fois que l’histoire a démarré. Mais ce qui fatigue, ce sont ces analogies disséminées dans le récit qui finissent par fatiguer, toutes ces rallonges de phrase qui semblent parfois forcées… "Une détermination aussi parfaite qu’un tableau Excel" (N. B. : ???), "aussi motivé par son travail  qu’une caissière de fast-food à l’heure de la fermeture",…

Et là je me rends compte qu’il faudrait peut-être que je parle de l’histoire. En bref, un homme (le dit-looser) est poursuivi par quatre loups (non ce n’est pas une métaphore, juste de la S-F savamment, il faut le reconnaître, introduite dans l’histoire) pour avoir participé, involontairement, à la mort de leur môman, caissière dans un supermarché. L’histoire n’est pas piquée des hannetons, part d’éléments basiques et réussit à en faire quelque chose décalé, parfois déjanté, bref sortant de l’ordinaire, que ce soit sur les personnages ou l’histoire. Il y a un bel effort, c’est agréable à lire, même si ce n’est pas valable pour le roman entier… mais ça met du temps à décoller et le soufflet retombe trop vite. Un poil (de loup) trop long pour le coup.

Bref, une surprise (je ne savais pas du tout ce que j’allais lire), agréable malgré ses imperfections.

Et un gros plaisir aussi. C’est la première fois que je vois un faux-raccord dans un livre.


La femme à 1000°

Auteur : Hallgrimur Helgason
Traducteur : Jean-Christophe Salaün

Date de parution (française) : 2013

4e de couverture : Condamnée à vivre dans un garage avec pour seule compagnie son ordinateur portable, une provision de cigarettes et une grenade datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une octogénaire islandaise atteinte d’un cancer en phase terminale revient sur sa vie en attenant la mort. Car Herra, comme on l’appelle, a beaucoup de choses à raconter. Petite-fille du premier président d’Islande, fille d’une paysanne et du seul nazi islandais avéré, elle a, au fil de son existence mouvementée, vécu la guerre et l’exil, connu beaucoup d’hommes, parfois célèbres, et vu la mort, de bien trop près. Avant de s’envoyer en l’air pour de bon, elle passe en revue son passé et celui de son pays, l’occasion pour elle de régler au passage quelques comptes.

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Merci à Babelio et son opération Masse Critique pour ce livre.

La femme à 1000° c’est cette islandaise qui, proche de sa mort, déballe sa vie, notamment durant la seconde guerre mondiale. C’est aussi son présent, où, très présente sur les réseaux sociaux, elle profite de l’anonymat pour échanger avec des hommes à travers le monde.

La construction du récit est donc simple : on passe de 2009 à 1940 à 1945 à 2009, etc. Les aller-retours n’arrêtent pas, et j’avoue que pendant une bonne partie du livre, j’ai surtout eu l’impression d’un grand fouillis. Il restait "heureusement" quelques centaines de pages derrière pour rattraper le wagon. Ce que je n’ai pas fait.

J’aime la littérature nordique (soit Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède). Mais là, je n’ai rien ressenti de nordique, d’islandais, de "typique" comme dirait Perceval. Bon, j’avoue que ce ressenti peut paraître assez étrange et difficilement justifiable mais ça résume en fait plutôt bien ma lecture de La femme à 1000°. Je n’ai rien ressenti. Pire, je me suis ennuyé (c’est fou ce que 600 pages peuvent paraître longues…).

Pour cette fois, j’en prends l’entière responsabilité. Le style est plutôt agréable : familier (le type de familier où on sent le plaisir d’écrire tout en ne tombant pas dans la facilité), imprégné de cynisme et d’humour noir. Pile ce que j’aime. Mais, combien de fois ai-je pensé "Mais… ce chapitre ne sert à rien" ou "My godness, que ça blablate…". Le même livre moitié moins long aurait été pas mal au fond.

Les sujets abordés sont légions : sa famille (grand-papa a été le premier président d’Islande, c’est pas la classe ça ?), ses amants, ses maris, les nazis, et enfin toutes ses aventures à travers différents pays : Danemark, Allemagne,… et au-delà. Et la narratrice est ce qu’on appelle une forte personnalité (appeler le crématorium pour réserver le moment de sa propre crémation, ça n’est pas donné à tout le monde). Un livre riche, un personnage fort. Mais ça n’a pas suffi.

En bref, je ne déconseille pas ce livre. Je ne m’interdis pas, de le reprendre dans quelques années. Là, j’en retiens surtout de la frustration.

Et parce que, quand même, il y a des choses que j’assume ne pas aimer : Je trouve la couverture bien moche (la couverture, pas la femme sur la couverture hein).


Les noces clandestines

Auteur : Claire-Lise Marguier

Date de parution : 2013

4e de couverture : "La séquestration n’avait pas été préméditée. Tout au moins au début. Pour dire vrai, tout ce qui m’a conduit est un enchaînement de hasards; quand vous auriez cru à ma volonté de nuire ou à une part de perversité, vous vous seriez fourvoyés.
Je n’ai aucunement l’intention de vous détromper. Mais je peux vous raconter."

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Premier roman adulte (et deuxième roman tout court) de l’auteur, Les noces clandestines fait partie de ces livres qui semblent vous dire : "Ben ouais, je suis un concentré de belle écriture et de style admirable. Faut t’y faire. Maintenant profite."

La thématique abordée dans le livre n’est pas des plus faciles. En bref, un homme, professeur d’histoire, enlève un jeune sans-abri et le garde séquestré dans une petite pièce chez lui. Voilà pour l’histoire basique. Mais qui va beaucoup plus loin.

Ce qui est assez troublant, c’est qu’avec un style brillant, l’auteur brouille les frontières du bien ou du mal et concentre l’attention sur le rapport entre les deux personnages. Rapidement, il est impossible de dire qui a l’ascendant sur qui et qui manipule qui. Tout est dans l’ambivalence entre les deux hommes, dans la sensualité aussi, tellement bien décrite qu’on n’arrive pas à s’arrêter de lire, prisonnier de cette petite pièce rouge avec les deux personnages.

C’est l’ambiguïté qui domine le récit, la question de savoir si l’un va se faire attraper et si l’autre va réussir à s’enfuir est mineure. C’est le ravisseur qui raconte et  le lecteur qui ressent. Pour en arriver là, faut quand même avoir une sacrée plume. Comme l’écrit l’auteur :

Quant à moi, je me tenais à distance raisonnable des livres, ainsi que je l’avais toujours fait, conscient du danger qu’ils représentent, ne lisant que le strict minimum et ne commettant jamais l’erreur de croire au caractère inoffensif du insignifiant d’entre eux. En lire la première ligne vous asservit jusqu’à la dernière, et même longtemps après. Entre leurs pages, vous n’êtes plus maître de vous-même ; vous vous abandonnez sans conditions à l’esprit d’une plume plus forte que vous, susceptible de vous emmener dans des travers sombres et glauques, de vous faire admettre des idées fausses sans que vous ne cilliez.

C’est exactement ça. A ceci près qu’à aucun moment, le roman ne sombre dans le scabreux ou le glauque. Autant de finesse psychologique, délivrée par le biais du ravisseur, ça laisse admiratif. Lorsqu’on a affaire à un huis-clos, il vaut mieux avoir un cador aux manettes. C’est le cas ici. C’est difficile à décrire, mais avec un style aussi simple et maîtrisé, on a l’impression que Claire-Lise Marguier pourrait s’attaquer à n’importe quel sujet.

Je ne résiste pas à ajouter une dernière citation :

J’aurais pu le priver de nourriture, l’attacher à la tuyauterie du lavabo, le torturer à le faire hurler. Cette conscience de mon pouvoir me donnait l’illusion de la charité. J’aurais pu, mais je ne le faisais pas. Cela faisait de moi le meilleur homme de la planète, et lui en sortait toujours vainqueur.


Le Meunier hurlant

Titre original : Ulvova mylläri

Auteur : Arto Paasilinna
Traductrice : Anne Colin Du Terrail

Date de parution : 1994

Résumé : Un petit village du nord de la Finlande, peu après la guerre, voit arriver un inconnu qui rachète et remet en marche le vieux moulin. D’abord bien accueilli, le nouveau meunier Gunnar Huttunen a malheureusement un défaut : à la moindre contrariété, il se réfugie dans les bois pour hurler à la lune, empêchant les villageois de dormir. Ces derniers n’ont dès lors qu’une idée, l’envoyer à l’asile.
Mais Huttunen, soutenu par la conseillère rurale Sanelma Käyrämö, est bien décidé à se battre pour défendre sa liberté.

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Le Meunier hurlant est le 3e livre d’Arto Paasilinna que je lis, et le moins captivant.
Arto Paasilinna n’a déjà pas un style qui permette à lui seul d’emporter l’adhésion, le thème abordé a donc une place particulièrement importante (le suicide dans "Petits suicides entre amis" ou la fin du monde dans "Cantique de l’apocalypse joyeuse" ). Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit, le style est agréable, sans chichis et recèle tout de même quelques pépites :

Huttunen se sentait comme un prisonnier sans crime, condamné sans jugement. Il n’avait rien – pas de droits, pas d’obligations, pas de choix. Il n’avait que ses propres pensées, sa soif sauvage de liberté qu’il n’avait aucun moyen d’apaiser.

Les personnages sont à l’image du style, très simples. Chacun a un trait de caractère : le paysan borné, le bon gars, la femme amoureuse, le médecin incompétent,… Cette simplicité est même plutôt agréable. L’avantage de tout ça, c’est que le livre se lit très vite et avec plaisir.

De quoi parle Le Meunier hurlant ? Si on va plus loin qu’un meunier qui hurle bien sûr. Et bien d’un meunier qui… euh… aime hurler certes, mais aime aussi imiter les animaux (en y mettant beaucoup de coeur), s’emporte facilement, est imprévisible,… Bref, le meunier hurlant est différent. Evidemment, dans son trou paumé les villageois le voient d’un mauvais oeil et finissent par lancer la chasse aux sorcières. Le monsieur, même si chacun le reconnaît comme compétent, n’entre pas dans la norme donc collez-moi ça à l’asile. Sympa.

Différents lieux sont mis à contribution : le village, l’asile, la forêt environnant le village. Les situations varient donc pas mal (passer d’American Horror Story : Asylum à Robinson Crusoé, ça vous dynamise un récit en moins de deux). On croisera toute une galerie de personnages, jamais très développés, qui se divisent toujours en deux camps : les amis/sympathisants du meunier et les empaffés étroits du citron incompétents, malveillants et sournois.

Le tout est plutôt agréable à la lecture mais, malgré un récit bien structuré, souffre de quelques longueurs.


La vie très privée de Mr Sim

La vie très privée de Mr Sim couverture

Titre original : The Terrible Privacy of Maxwell Sim

Auteur : Jonathan Coe
Traducteur : Josée Kamoun

Date de parution : 2011

4e de couverture (très succinct ; les résumés trouvés en disent tellement trop. C’est dingue ce besoin de tout dévoiler de l’intrigue. Si les gens veulent tout raconter, autant aller voir un psy) : Maxwell Sim est un loser de quarante-huit ans. Voué à l’échec dès sa naissance (qui ne fut pas désirée), poursuivi par l’échec à l’âge adulte (sa femme le quitte, sa fille rit doucement de lui), il s’accepte tel qu’il est et trouve même certaine satisfaction à son état. Mais voilà qu’une proposition inattendue [...] Et toujours Max pense à [...]
Plus d’une génération va se reconnaître dans ce roman qui nous enchante avec un humour tout britannique, bien préférable au désespoir.

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Ah, renouer avec la littérature anglaise… Toujours un grand plaisir et l’impression de renouer avec un ami à l’humour fin, cynique parfois désabusé et s’exprimant toujours avec talent. Et qui aurait à ses côtés un autre ami, français, qui traduirait ses paroles et… bref, arrêtons là la métaphore.

A lire Jonathan Coe, il me semblait avoir sous les yeux une sorte de "David Lodge nouveau". Même personnage dépressif, à la vie morne et pleine d’échecs, portant un regard triste et lucide sur le monde qui l’entoure,… Même style plein de mélancolie et d’espièglerie. Avec en plus un ancrage fort dans le XXIe siècle : Facebook et autres marques, et bien entendu LE fameaux GPS. Personnage essentiel du récit.

Il serait assez inutile de raconter l’histoire avec trop de détails. Disons que Maxwell Sim (comme la carte) fait beaucoup de rencontres et de voyages. Personnages passés ou juste rencontrés, femmes, hommes, proches ou non. On trouve de tout. Tout pour nourrir des réflexions sur lui, sa vie mais aussi la société qui l’entoure.

L’histoire suit sa logique, son cheminement, et ce n’est qu’arrivé à la fin et au très astucieux résumé de l’auteur que j’en suis venu à mesurer la richesse du récit que je venais de traverser.

Avec son style simple et percutant (drôle également, combien de fois ai-je souri ou ri ?) Jonathan Coe déroule son histoire sans en avoir l’air, l’émaillant de récits "externes" à son personnage, et écrit, écrit, écrit… Ça coule tout seul et dans le même temps fait montre d’une belle écriture.

On pourrait penser qu’on a vu suffisamment de personnages dépressifs, faisant le point sur leur vie, leur mariage raté, leur relation compliquée avec leur paternel, leur rapport compliqué aux femmes, leur misanthropie latente n’ayant d’égal que leur désir profond de s’intégrer à leur prochain,… mais on arrive toujours à être surpris par des auteurs comme Jonathan Coe qui arrivent à force de stratagèmes d’ingéniosité à capter notre attention (je n’écouterai plus jamais un GPS de la même manière. Tout comme je posais un œil nouveau sur les fourmis après Bernard Werber). Du style donc, mais aussi, et surtout, beaucoup de justesse. Le bon écrivain doit-il donc toujours être fin psychologue ?

Cerise sur le gâteau (là me vient l’image d’un Homer Simpson, yeux dans le vide et bave aux lèvres sur le mot "gâteeeaaauuu". Il faut que j’arrête de regarder Les Simpson) : la fin est un pur bijou et permet de refermer son livre/éteindre sa liseuse un grand sourire aux lèvres.

Un esprit acéré dans une plume de velours. Merci et chapeau Mr Coe.

Avenue des Géants

Auteur : Marc Dugain

4e de couverture : Al Kenner serait un adolescent ordinaire s’il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n’était pas supérieur à celui d’Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d’une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l’habite.
Inspiré d’un personnage réel, Avenue des Géants, récit du cheminement intérieur d’un tueur hors du commun, est aussi un hymne à la route, aux grands espaces, aux mouvements hippies, dans cette société américaine des années 60 en plein bouleversement, où le pacifisme s’illusionne dans les décombres de la guerre du Vietnam.

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Avenue des Géants appartient à cette catégorie de livres captivants, qui peuvent, grâce à un style sobre et efficace, entraîner le lecteur où ils veulent. Jusqu’à créer un lien avec un personnage dépourvu d’empathie. Et qui "grâce" à cela, porte un regard des plus perçants et particuliers sur une période emblématique des États-Unis.

On suit Al Kenner à deux époques de sa vie. D’abord, à partir du jour où tout a commencé, soit la mort de JFK. Ensuite lorsque bien des années plus tard, le bon Al est en prison, dans un quotidien rythmé par les visites d’une femme. Une partie à la troisième personne, une autre à la première, "rédigée" par Al. Le rythme insufflé par cette structure du récit combine à la traditionnelle alternance des points de vue garde toute sa force. D’autant qu’en soi le récit est plutôt lent, et ce jusqu’à une poussée d’adrénaline sur la fin. Une fin en apothéose pour un livre qui a su distiller tout du long le quotidien et les pensées d’un homme plutôt singulier.

Même si le personnage principal est doté d’une personnalité complexe, d’une intelligence supérieure à Einstein et d’un foie qui prend très cher, Marc Dugain nous immerge aussi dans la culture hippie de ces années-là, livrant les points de vue de chacun. Dont celui du personnage principal :

"Votre mouvement était fondé sur une grave erreur d’appréciation quant à la nature profonde de l’homme. L’homme ne naît pas bon pour être ensuite corrompu par la société. C’est un reptile poursuivi par une civilisation à laquelle il essaye en permanence d’échapper. Et vos putains de mièvreries ont conduit au même résultat que les idéologies que vous avez combattues." p 178

Avenue des Géants est, sans conteste, un roman d’une grande richesse. Et, même quand le personnage est inspiré d’un tueur en série (ne faites aucune recherche sur lui si vous voulez lire le livre), fait le choix de fouiller la psychologie du psychopathe plutôt que de s’intéresser aux meurtres même. Aucun gore ou sensationnel, juste une réalité, romancée certes, mais aussi crue et qui sonne authentique. C’est lorsqu’on essaie de comprendre les actes, les pensées d’Al Kenner, d’éprouver quelque chose pour lui, qu’on se rend compte du talent de l’écrivain.

A titre d’anecdote, j’ai, tout au long du livre, eu l’impression d’avoir affaire à un auteur américain, tant l’atmosphère du pays, la manière d’écrire et les personnages rencontrés m’ont fait penser aux éléments caractéristiques de cette littérature.

Deux petites citations sur la littérature de la part d’Al Kenner, assez révélatrices de l’esprit du bonhomme :

"Les bons critiques comprennent que la promenade de l’auteur autour du sujet est plus essentielle que l’essence du sujet. Il est là, l’authentique voyage de la littérature. Si on devait se taper des milliers de pages juste pour ce qui doit être dit, dites-moi quel serait l’intérêt ?" p 16-17

"Pourquoi les gens écrivent-ils ? Souvent parce qu’une sourde vanité les rend fiers de leurs malheurs et qu’ils veulent les partager avec le reste de l’humanité parce que, au fond, ils sont trop lourds pour eux. [...] Avoir des lecteurs leur donne le sentiment d’être moins seuls dans l’inconvénient d’une promiscuité assommante avec des gens bien intentionnés. Souvent aussi, ils écrivent pour laisser une trace de leur pauvre petite vie" p 89


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