Archives mensuelles : mars 2012

Le cas Sneijder

Auteur : Jean-Paul Dubois

4e de couverture:  "Je devrais être mort depuis le mardi 4 janvier 2011. Et pourtant je suis là, chez moi, dans cette maison qui m’est de plus en plus étrangère, assis, seul devant la fenêtre, repensant à une infinité de détails, réfléchissant à toutes ces petites choses méticuleusement assemblées par le hasard et qui, ce jour-là, ont concouru à ma survie."
Victime d’un terrible – et rarissime – accident d’ascenseur dans une tour de Montréal, Paul Sneijder découvre, en sortant du coma, qu’il en est l’unique rescapé. C’est le début d’une étrange retraite spirituelle qui va le conduire à remettre toute son existence en question. Sa femme, ses fils jumeaux, son travail, tout lui devient peu à peu indifférent. Jusqu’au jour où, à la recherche d’un emploi, il tombe sur la petite annonce qui va peut-être lui sauver la vie.

Ce roman plein de mélancolie est aussi une comédie étincelante. L’auteur d’Une vie française y affirme à nouveau avec éclat son goût pour l’humour noir.

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Le cas Sneijder nous envoie dans l’univers désormais bien connu des hommes d’une cinquantaine/soixantaine d’années, malheureux en ménage, pas très proches de leur progéniture et qui jettent un regard désabusé et cynique sur leur vie.

Mais c’est bien le point de départ du livre qui donne le ton. Un personnage rescapé d’un accident d’ascenseur ce n’est pas banal. Que ce même personnage se serve de cet accident et de l’image de l’ascenseur comme points d’ancrage à des réflexions sur sa propre vie et la vie en général c’est très bon.

Autour de toutes ces pensées, Jean-Paul Dubois fait lentement mais sûrement évoluer l’histoire croisant des personnages atypiques, une famille délicieusement haïssable,… Personnages qui, tour à tour, nourrissent les pensées du narrateur qui reste pourtant englué dans cette famille si odieuse.

Et cerise sur le gâteau ; le style. Efficace au possible, parvenant à être simple et captivant. On réussit à apprécier tout le talent d’écriture et dévorer les pages sans s’en apercevoir. C’est à la fois terriblement lucide, cynique, drôle, touchant.

 

Je n’oublie rien. Je suis privé de cette capacité d’effacement qui nous permet de nous alléger du poids de notre passé. En le retaillant saison après saison, en lui donnant une forme acceptable, nous nous efforçons de le cantonner dans des domaines raisonnables. C’est la seule façon de lutter contre cette fonction d’enregistrement envahissante et destructrice. Mais quelle que soit l’ampleur de nos coupes, année après année, tel un lierre têtu et dévorant, lentement, notre mémoire nous tue.

p.1


Tristes revanches

Auteur : Yoko Ogawa

Editeur : Actes Sud
Collection : Babel

4e de couverture : Une jeune femme entre dans une pâtisserie pour acheter un gâteau d’anniversaire à son fils mais il est mort depuis longtemps. Dans l’arrière-boutique, une vendeuse pleure en silence.
Une romancière vit dans un appartement donnant sur un jardin potager qui regorge de légumes, de surprenants légumes…
Un journaliste arrive dans un hôtel sur lequel il doit écrire un article. Dans sa chambre s’est installée une femme. Elle s’en va aussitôt mais ne quitte pas les abords de l’hôtel. Elle rôde en portant un curieux fardeau.
Une maroquinière confectionne pour une chanteuse de bar un sac délicat et précieux dans lequel la belle va déposer son cœur : étrange excroissance, difformité fragile posée non pas à l’intérieur mais à l’extérieur de sa cage thoracique…
Dans chacune de ces onze nouvelles, un détail, parfois infime, évoque la précédente ou annonce la suivante pour former un ruban, une spirale, une chaîne soutenant la trame du livre et créant ainsi une subtile mise en abîme.

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Lire un roman de Yoko Ogawa c’est déjà un grand plaisir. Lire un recueil de 11 nouvelles, c’est renouveler ce plaisir 11 fois de suite.

C’est même plus que ça puisque chaque nouvelle est liée à une autre (la précédente en général) à travers un objet, une personne, un lieu ou même une référence à la nouvelle en elle-même. Cela donne une impression d’harmonie d’autant plus précieuse que chaque lien est différent des autres par sa nature ou sa complexité.

Yoko Ogawa démontre bien qu’en plus d’avoir un style proche de la perfection elle maîtrise pleinement l’art de la construction du récit. Et sait manier l’art de la nouvelle avec ses codes, son efficacité et son intensité pour, à partir de chaque pépite, créer une œuvre cohérente et dont la force est enrichie par chaque nouvelle la composant.

J’ai maintenant l’impression de me répéter, mais cette auteur a un des plus beaux styles que je connaisse (et les meilleurs traducteurs du coup, toujours difficile de faire l’exacte part des choses) plus le don du choix de ses sujets. Chaque nouvelle est différente des autres grâce aux histoires assez… singulières, poétiques ou même morbides. Ce qui n’est pas sans rappeler un certain Tim Burton ; la beauté, la poésie dans l’étrange. Si l’on ajoute les structures des nouvelles, elles aussi très variées ; la chute sur laquelle tout repose, la "tranche de vie",… impossible de s’ennuyer. je n’en dévoilerai pas plus !

Intensité, diversité, étrangeté : un autre cocktail gagnant !


A vos caddies !

Auteur : Patrick Ledent

Editeur : Calliopées

4e de couverture: Une balade dans un cimetière, un pamphlet au supermarché, un ouvrier amoureux d’un poinçon, un restaurant fantastique, de la chimie un peu trop appliquée, un faubourg industriel, les tendres échos d’un bistrot, une tulipe pas comme les autres, un veuf radical, une nymphomane perverse, un tueur crépusculaire, une jeune recrue, un assassin dans la force du doute, le désespoir au lac Saint-Jean, un tour au casino, et pour finir… retour au cimetière et du boulot pour tout le monde !

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Tout d’abord merci à Babelio et son opération Masse Critique et aux Editions Calliopées pour l’envoi de ce livre !

A vos caddies ! est un recueil d’une vingtaine de nouvelles que j’ai eu, je l’avoue, un peu de mal à finir. Le recueil démarre (et finit) par une nouvelle se positionnant contre un passage que chacun a déjà vu. On adhère ou pas…

"Les personnages de cette fiction sont imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence."

La nouvelle suivante se présente sous forme de diatribe contre les supermarchés/hypermarchés, leur fonctionnement, etc… Passé ces deux textes, j’ai refermé le livre et n’y ai pas touché pendant quelque temps. Seulement, opération Masse Critique oblige, je l’ai rouvert et fini. Heureusement ceci dit, car les nouvelles suivantes sont, en règle générale, plus agréables à lire sans ce style pseudo-provocant qui m’a exaspéré.

Une vingtaine de nouvelles donc, et pas vraiment de points communs. (une nouvelle se trouve être la continuation d’une autre, sympathique mais la sauce n’a pas pris hélas) La diversité semble avoir été le maître mot de l’auteur. Rien de négatif là-dedans ! Excepté que le mot qui me vient plutôt à l’esprit est "inégalité". Inégalité au niveau de l’intérêt que ces nouvelles peuvent susciter, inégalité de style, inégalité de qualité,… Du coup, à chaque nouvelle commencée, je ne savais pas trop dans quoi je me lançais.

A peu près tous les genres y passent. La nouvelle fantastique, avec une idée très intéressante mais qui peine à décoller malgré de bonnes idées, de bonnes phrases. La nouvelle policière sympathique sur un jeune inspecteur Maigret pas très doué et omnubilé par le célèbre personnage. Amusant. Ou encore une nouvelle se déroulant sur une terrasse de restaurant, où tout repose sur la virtuosité des discours. Sauf que… non. Un peu trop lourd, ennuyant et même la chute, aussi imprévisible qu’elle puisse être ne sauve pas la nouvelle.

Bref, je ne vais pas détailler chaque nouvelle, mais se mêlent des histoires d’adultère, de vengeance, ou de réalité crue, difficile (les plus réussies d’ailleurs), une autre reprenant le modèle de la madeleine de Proust,… Certaines sont très originales, d’autres plus terre-à-terre, tout y passe.

Tout n’est pas à jeter, bien au contraire. J’ai pris plaisir à lire plusieurs d’entre elles. Mais cette inégalité laisse un sentiment final très mitigé. Ne serait qu’au niveau du style. L’auteur, manifestement à l’aise dans l’écriture, aime à utiliser des mots "savants" ou du moins pas banals, de belles tournures de phrases, de l’humour… par moments je me suis pris au jeu et à d’autres… pas du tout. Bizarre.

Il est toutefois une chose que je n’arrive pas à nuancer : cette manie d’utiliser le tutoiement lors de certaines nouvelles. Plus que cette façon de s’adresser à "quelqu’un" (une femme, le lecteur,…) c’est la manière de faire qui m’a gêné, genre "Je connais la réaction de mon interlocuteur". Il y a évidemment autant de réactions que de lecteurs, ça n’a pas fonctionné pour moi en tout cas. Cette complicité est un peu à double tranchant.

J’essaierai de garder en tête toutes celles qui m’ont plu, mais là maintenant j’ai très envie de commencer un autre livre, moins "instable". (Le mérite d’A vos caddies aura au moins été de me faire réagir !)


Albert Nobbs

Film de Rodrigo García

Avec : Glenn Close, Mia Wasikowska, Aaron Johnson, Janet McTeer, Brendan Gleeson,…

Synopsis : Au XIXème siècle, une femme irlandaise doit se déguiser en homme afin de survivre au difficile climat social. (Source : Allociné)


Bien sympathique ce petit Albert Nobbs ! Que ce soit le film ou le personnage d’ailleurs.

(Et dès qu’il s’agit d’Irlande, je ne résiste pas moi…)

Pour être plus constructif, disons que ce traitement de la  femme qui doit se faire passer pour un homme afin de survivre m’a bien plu. Je m’attendais plus à une série d’actions où Albert Nobbs est sur le point de se faire prendre sur le fait, doit échafauder stratagème sur stratagème,… Pas du tout.

Notre bon(ne) Albert est bien installé(e), fait son petit bonhomme de chemin depuis un paquet de temps maintenant dans les habits d’un homme et a déjà un projet bien précis en tête. Bref, le spectateur débarque à un moment de sa vie et le suit à partir de là. L’occasion du coup de suivre une galerie de personnages gravitant autour de l’hôtel où travaille Albert, le médecin sympathiquement alcoolique et épris d’une servante, le vicomte débauché, la servante bonne fille un brin passionnée,…

Heureusement, Albert fait la connaissance d’un personnage qui va un peu bouleverser son petit train-train. Un poil trop prévisible peut-être, mais la suite fonctionne bien.

Si il y a une chose qu’on ne peut pas reprocher à Albert Nobbs c’est la qualité de l’interprétation. En général bien sûr mais de Glenn Close en particulier (qui nous prouve qu’elle est aussi bon acteur qu’actrice finalement.) L’expression souvent figée, mais la personnalité d’Albert Nobbs veut ça aussi, la voix posée, la posture hésitante, l’attitude réservée voire craintive, Glenn Close, non contente d’avoir porté tout le projet porte aussi le film même et livre une superbe prestation.

Un petit mot quand même pour Mia Wasikowska tour à tour adorable, à baffer et à plaindre. Aaron Johnson également, bien loin de son rôle de Kick-Ass, tout en nuance à tel point qu’on ne sait, pendant un temps, pas trop quoi penser du loustic.. Et un Jonathan Rhys-Meyer qui semble s’être souvenu qu’être un acteur connu n’empêche pas de pouvoir avoir un rôle tertiaire.

Pour le reste, rien d’inoubliable, la réalisation est très classique, à l’image de l’époque. Pas grand-chose à en dire de plus si ce n’est que pour ma part je ne me suis pas ennuyé (ce qui ne semble pas avoir été le cas de tout le monde).

Pour Glenn Close et son personnage  essentiellement donc (parce que vu la place de l’Irlande, celle-ci ne peut pas tellement être un argument de vente) un film à voir !


Adieu Camarades !

Titre complet :

Adieu Camarades !
L’Empire Soviétique 1975-1991
De l’apogée à l’effondrement
Récits personnels et histoire collective

Série documentaire de Andrei Nekrasov
Ecrite par
Jean-François Colosimo, Andrei Nekrasov et György Dalos
Durée
: Environ 6h.
Distributeur
: Arte Editions
Sortie DVD
: 7 février 2012
Synopsis
: Voir ce dossier d’Arte


(Premier) DVD reçu dans le cadre de l’opération DVDTrafic du site web Cinetrafic (une sacrée affaire, voir ci-dessous pour le pourquoi !) et c’est cette fois un documentaire.

Le défi d’Adieu Camarades ! était de taille ; pas facile de traiter l’agonie du régime soviétique dans toute sa durée et sa complexité.

Le défi est brillamment relevé par un documentaire en 6 parties d’environ 50min chacune :

  • Apogée (1975-1979)
  • Menaces (1980-1984)
  • Espoir (1985-1987)
  • Réveil (1988)
  • Rébellion (1989)
  • Effondrement (1990-1991)

La première partie donne le ton : Un homme commence par dire son regret de la fin du rêve communiste.

« C’est la fin. Voilà ce que je me suis dit, Le souvenir que j’en garde est d’une effroyable netteté. C’était le 25 décembre 1991. J’avais 33 ans et quelque chose est mort en moi-même. Pour moi, c’était l’idéal le plus puissant depuis le christianisme : mort. Le communisme était mort… »

Il est ensuite repris par sa fille, qui a grandi à l’Ouest, a étudié l’Histoire et qui adopte un ton nettement plus critique vis-à-vis du régime communiste. Ce dialogue entre générations marque le fil directeur et permet des nuances à un événement, des contradictions entre les deux personnages ou plus simplement d’échanger les points de vue. Cette forme dialoguée est particulièrement intéressante pour une période aussi complexe et permet un traitement nuancé très appréciable.

"Bizarrement" on ne voit que la fille, le père n’étant présent que par le biais de la voix off. Comme pour mieux montrer l’effacement du passé.

Il aurait été facile, même en 6h (à peu près), de se reposer sur les différents événements qui ont jalonné le déclin de l’empire soviétique. Adieu Camarades traite, heureusement, autant les faits que la culture populaire et l’opinion des différents protagonistes qu’ils aient contribué, vécu ou subi cette période… Enrichissant ! Mais j’en suis venu à regretter par moment l’absence d’explications sur certains événements ou certains personnages… (tout en admettant qu’un traitement exhaustif aurait nécessité bien plus de 6h de documentaire )

Adieu Camarades reprend aussi la bonne vieille formule Images d’archives/témoignages d’anciens acteurs de cette époque, qu’ils soient écrivain des discours de Brejnev, général du KGB, ouvrier polonais, bras droit de Gorbatchev, étudiant roumain… Les interviewés sont de toutes les nationalités, de tous bords politiques (de l’époque) et de toutes catégories sociales. La situation de la maison-mère est présentée au même titre que tous ses pays-satellites, développés au gré des différentes parties.

Petit regret, après avoir fini le 6e documentaire : que le premier de la série ait trop servi à mettre la machine en route, et notamment la conversation fille/père, la qualité est du coup un peu en dessous des autres. Ceci dit, pour le reste, la qualité du montage offre un dynamisme qui fait passer le temps à une allure impressionnante. (La dernière partie sur l’effondrement aurait même pu largement être développée…)

Adieu Camarades est pour le coup une excellente surprise, d’autant que le sujet traité est assez copieux. Le fait d’avoir découpé en 6 sujets d’une cinquantaine de minutes chacun permet aussi d’atténuer largement le côté cours magistral de 6h et de permettre un visionnage à tous.


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